Hollywood brûle-t-il ?

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En sortant de la séance de Man of Steel de Zack Snyder, je me suis retrouvé avec un curieux mélange d’avis contradictoires en tête. Il m’arrive parfois de sentir que je vais avoir besoin de digérer un film avant de pouvoir émettre une opinion constructive et argumentée ; du recul, en somme. Le plus souvent, je ressens ce besoin de temporiser face à une œuvre riche et complexe.

Man of Steel appartient à une autre catégorie. Après le générique de fin d’un long-métrage de 2h20, la seule phrase qui tournait en boucle dans mon crâne était celle-ci : « Nous sommes au bout, nous sommes au bout ».

En avant-propos, je tiens à vous informer que cet article ne constituera pas uniquement une critique du film, il comportera néanmoins des spoilers.

« Nous sommes au bout », donc.

Étrange film, que Man of Steel ; LE blockbuster gargantuesque et cannibale qui semble se gaver du moindre morceau de pellicule, sans aucun discernement, avec l’absence totale de limite dans la gourmandise comme un enfant se comporterait devant des friandises. La générosité poussée à l’extrême peut étouffer l’objet de l’affection. Face au métrage de Snyder, force est de constater que je me suis retrouvé dans ce cas de figure.

Est-ce un mauvais film ? Sans doute pas. Le problème principal est de savoir si l’on se trouve encore face à un film. Pour aller plus loin, n’est-ce pas plutôt une sorte d’attraction hybride entre cinéma et démonstration de force ?

Grosso modo, Man of Steel se divise en trois parties.

La première est un prologue relativement long, film de science-fiction et de fantasy décrivant la fin de Krypton, l’opposition entre les militaires (fascistes) et les scientifiques défenseurs du libre-arbitre, et la naissance de Kal-El (futur Clark/Superman).

La deuxième partie dure une bonne heure. Elle adopte une approche (faussement ?) naturaliste, posée. On n’est alors pas loin des clichés de mise en scène du cinéma d’auteur indépendant pouvant concourir à Sundance (je parle de la forme, ici). On montrera les errements de Clark Kent pas encore journaliste et pas encore Superman qui, à la recherche de ses origines et de petits boulots en petits boulots aux quatre coins de l’Amérique, sera présenté comme un être solitaire ; solitaire, mais déjà enclin à sauver. Des flashbacks sur son enfance traversent cette partie-là, présentant les différents traumas d’un gamin différent et devant bâillonner sa véritable nature, le tout conseillé par son père adoptif (Kevin Costner). Puis arrive le moment où Clark devient Superman.

Enfin, la dernière partie s’étale sur pratiquement une heure de combats dantesques dignes de Dragon Ball Z et où la ville de Métropolis semble réduite en poussière tant les immeubles, ponts, sol, tours se retrouvent pulvérisés durant le combat final qui oppose Zod à Superman.

Le programme est riche, porteur de promesses que l’on devine inquiétantes, car réussir trois films en un (sur la forme), tout en explorant des thématiques puissantes et pures (on se trouve bien dans le parcours initiatique d’un être mythologique) en voulant en plus replacer Superman au-dessus de tous les films de super héros (car Superman EST le premier et le plus puissant des super héros) relève de l’inconscience.

Le constat terrible est que l’on ressort de Man of Steel épuisé. À force d’avoir voulu faire un film somme, Snyder (et Nolan, ici producteur), n’ont finalement qu’effleuré toutes les facettes sans jamais vraiment choisir l’une d’elles pour l’exploiter pleinement. Man of Steel croule sous les thématiques sans avoir le temps de les exploiter. 2h20 n’ont pas suffi. Rien que d’écrire cette phrase me laisse dubitatif.

Le film aurait cependant pu être beaucoup plus court. Incroyable de voir à quel point le scénario s’étire, virant à droite ou à gauche, passant trop vite sur des aspects importants des personnages (ou même du seul personnage de Superman), comme si le temps filait trop vite pour pouvoir s’y attarder. Pourtant, à bien y regarder, certaines séquences sont redondantes et s’annihilent l’une et l’autre ; elles s’affaiblissent, tout du moins.

Prenons l’exemple du prologue : vingt minutes sur la chute de Krypton, pleines de grandiloquence, de moment de bravoures (pas forcément réussis, mais on saisit l’intention).

Puis, à peu près une heure plus tard, Jor-el narre à son fils la fin de sa planète à travers une jolie scène dans laquelle des bas-reliefs (rappelant l’imagerie communiste des années de propagande) se déroulent autour d’eux. Ces deux séquences racontent exactement la même chose et, lorsque survient la deuxième, on se surprend à conclure que le prologue du film ne servait finalement en rien l’histoire si ce n’est à montrer le côté pompier et attraction de vacances. Sur un plan purement narratif et cinématographique, la séquence avec les bas-reliefs se révèle bien plus inventive et évocatrice que ce long et fastidieux début sur Krypton.

De même, l’interminable séquence de combat (on parle ici d’au moins une heure !) ne raconte finalement rien. Voir des êtres surpuissants voler entre les buildings, se projeter les uns les autres, former des cratères, et s’asséner des coups de poing homériques pendant que l’armée humaine les pilonne sans qu’ils ne sourcillent représente un fantasme de tout lecteur de comics. Pourtant, passé cette démonstration de force des effets spéciaux, on se retrouve gavé et blasé devant un spectacle qui ne raconte rien.

Une séquence d’action doit voir des éléments scénaristiques s’intégrer à elle pour que l’intérêt soit sans cesse relancé. Il suffit de revoir la séquence du métro de Spiderman 2 pour comprendre que les effets spéciaux ne peuvent pas soutenir seuls ces moments de bravoure. Spiderman doit composer avec son ennemi, avec le métro qui constitue un danger pour lui-même, puis avec les victimes balancer dans les rues par Octopus, puis par la rame lancée à pleine vitesse vers l’Hudson River dans laquelle risquent de mourir tous les passagers. Chacun des éléments cités ici s’empile durant la séquence, les difficultés s’additionnent pour Spiderman, faisant chaque fois grimper la tension d’un cran et impliquant le spectateur.

Dans Man of Steel, une fois posé le dispositif de départ de la séquence (Superman et Zod vont se battre dans Metropolis), il n’existe plus rien d’autre pendant toute la durée de la scène, rien pour relancer l’action. Pas même une tentative de Superman pour déplacer le combat ailleurs, dans une zone déserte.

Enfin, un événement majeur pour la mythologie de Superman surviendra à la fin du métrage. Superman tue Zod.

Comment réagir face à une telle prise de décision des scénaristes ? En effet, un des fondements moraux de Superman concerne son refus de tuer toutes formes de vie, arguant de sa toute-puissance et de sa volonté de ne pas s’ériger en un dieu/juge/bourreau.

Mais bon, passons, ne soyons pas des ayatollahs des comics, prétextons que Zod n’est pas humain ou plus faible que Superman.

On se retrouve alors avec une scène plutôt intéressante, qui raconte finalement beaucoup de choses sur une simple idée de mise en scène : immobilisé par Superman et ivre de rage, Zod projette les lasers de ses yeux sur des humains pendant que Supes tente de l’empêcher de les atteindre. Ce dernier se rend compte qu’il n’a pas d’autre choix de tuer son ennemi, car rien ne pourra jamais l’empêcher de rayer l’humanité de la carte. Il lui brise la nuque, contemple le cadavre de Zod et hurle de désespoir.

Couillu ou inconscient, ce choix scénaristique porte en lui toute la schizophrénie de Man of Steel.

La scène est belle, intense. La symbolique est forte, car Superman tue son ennemi en « humain » : il n’utilise ni arme, ni super pouvoir, contrairement à Zod qui en use pour tenter de tuer d’autres innocents. L’opposition se révèle donc intéressante.

De même, le cri de désespoir de Superman soulève un aspect de ses valeurs à peine effleurer durant le film. Il sait qu’il ne doit pas tuer, que cette action se heurte à tous les fondements de son éducation morale si chère à son père et constitutive de sa personnalité. En renonçant à ce précepte, il renie une part de son éducation, il n’a malheureusement pas d’autre choix. De plus, il met fin à la race Krypton.

Une décision lourde de conséquences, tant sur un plan scénaristique que sur un plan mythologique (je parle de toute l’histoire de Superman, tous médias confondus, ici.)

Mais voilà : ce moment se retrouve traité par-dessus la jambe, jamais annoncé, jamais effleuré, jamais exploité ou creusé. Cette thématique aurait mérité tout un film à elle seule, elle aurait permis d’établir une cohérence à l’ensemble et apporter un peu d’épaisseur psychologique à ce spectacle pyrotechnique finalement bien trop désincarné pour émouvoir.

Reste quand même des réussites : Superman est visuellement iconique, on ressent de manière presque palpable sa toute-puissance, sa vitesse, son isolement aussi. L’idée d’une caméra qui zoome, dézoome, cherche Superman, le perd, puis le retrouve tant le héros est rapide, illustre bien à quel point le personnage évolue au-delà de l’humain.

Certaines scènes sont tout simplement belles, visuellement, comme celle où Clark dérive sous l’eau et que des baleines nagent au-dessus de lui.

Les scènes de destructions massives rendent justice à la puissance de Supes, on aura eu tort d’oublier que ce super héros n’est pas un type avec un slip rouge, mais tout simplement un dieu.

Au final, après cette lecture, et malgré tous les défauts que j’énumère, je ne parviens pas à trouver le film mauvais. Raté, oui, frustrant et finalement très froid, aussi. Man of Steel est un objet filmique presque abstrait, tellement gavé d’images dantesques et incontrôlées, que l’on est partagé entre la virtuosité technique et l’absence totale de direction.

« Nous sommes au bout », disais-je en début d’article.

Et si Man of Steel représentait le premier blockbuster ultime, une excroissance dégénérée du cinéma à grand spectacle qui emprunte au jeux vidéo, aux montagnes russes, à la BD et à toute les formes possibles de divertissement ? 235 000 000 de dollars de budgets, 2h20 de durée, et au bout ? Rien, ou presque, à part la sensation d’avoir reçu un shoot d’images virevoltantes, harassantes et synthétiques.

Combien de fois entend-on les gens déclarer qu’ils payent leur place de cinéma trop cher pour se contenter d’un petit film ? « À ce prix-là, je veux en prendre plein la tête », mais ce n’est pas plein la tête, que l’on prend ; c’est plein la rétine.

La logique d’Hollywood est très étrange, aujourd’hui. Aucun système ne peut suivre une expansion infinie. Il survient toujours une limite, un plafond, puis un changement radical.

La production hollywoodienne se scinde de plus en plus entre :

–       Des films à plus de 200 millions de dollars, qui nécessitent un retour sur investissement rapide sous peine de couler une industrie. Alors, pour faire venir le spectateur en salle, on cherche à lui en donner pour son argent (10E la place) avec de la 3D, des effets spéciaux, du pop-corn, et peu ou proue d’intérêt pour ce qui y est raconté. Pour ce prix-là, on lui offre des films de plus de deux heures qui sont pourtant écrits comme des films de 90 minutes.

–       Des films à très petit budget (10 millions de dollars au maximum), qui eux se doivent de trouver des concepts ou des pitchs malins et inventifs. Le problème, c’est que cette échelle de production contient beaucoup de limites pour permettre aux ambitions artistiques de s’épanouir. Aujourd’hui, dans cette catégorie, on trouve énormément de Found Footage illisible et/ou paresseux (Paranormal Activity, par exemple) et la surexploitation de ces petits concepts finira par écoeurer les spectateurs.

Cette logique aboutira forcément à une implosion de l’industrie. Que restera-t-il ensuite ? Difficile à dire. Peut-être que suivant les films que l’on veut voir, on paiera sa place plus ou moins cher. En effet, lorsque pour financer des blockbusters à 300, 400 ou 500 Millions de dollars (!) il faudra débourser entre 15 et 20 Euros, qui voudra voir des films à petit budget ? Qui paye son entrée à Eurodisney pour juste manger un hot-dog ?

Aujourd’hui, Hollywood prend d’énormes risques financiers en confiant des centaines de millions de dollars, mais elle n’investit nullement dans des nouvelles franchises. On ne fait que remaker ou adapter des œuvres ayant connu le succès par le passé ou dans leur média respectif. Depuis dix ans, les films de super héros trustent les premières places du box-office, mais le nombre de personnages bankables capables de déplacer des foules de spectateurs se compte sur les doigts de deux mains. Alors, on reboote (cf Spiderman 3, puis the Amazing Spiderman, 5 ans d’écart!) jusqu’à l’écœurement.

Quand les spectateurs se seront lassés des superhéros et des remakes, que fera Hollywood ? Quel studio subira le premier un échec fatal et impossible à encaisser ?

Il suffit de lire ce que l’inventeur même des blockbusters pense pour commencer à s’inquiéter à ce sujet.

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9 réponses à “Hollywood brûle-t-il ?

  1. Ouais, ouais, ouais… Un peu le même avis que toi on va dire. Sauf que je le trouve mauvais et « longué » à gerber. A cela s’ajoute la tonne d’effets spéciaux qui, et je crois que c’est l’une de tes phrases qui résume le mieux Man of Steel, nous fait en prendre plein la rétine et non la tête.

    Trop d’effets spéciaux tuent les effets spéciaux. La bataille n’a juste aucune trame scénaristique, c’est dû : pan je te tape, à ton tour, à mon tour. Et ça dure, mon dieu ça dure. On commence vraiment trop à banaliser les effets spéciaux, ce film ne jure que par ça.

    Je vais faire le rapprochement avec un autre film. Rapprochement un peu bancal je te l’accorde puisqu’il ne s’agit pas d’un film de super héros. Je veux parler de « Chronicle ». Typiquement le genre de film qui a su utiliser les effets spéciaux sans en abuser et à son avantage. Ou alors…ils n’avaient peut-être pas assez de budget pour en mettre plus. Qu’importe, il y avait une histoire dans ce film et on avait l’impression d’avoir vu quelque chose. Tandis qu’avec Man of Steel on ne voit rien.

    A la fin du film je me suis dit : Tout ça pour ça ? 2h20 ? Autant d’argent et d’effets spéciaux ? Il faut ajouter que le film raconte un peu maladroitement l’histoire de superman comme tu l’as expliqué dans ton article. Il passe des points essentiels et on a l’impression d’avoir un film en avance rapide. Tantôt sa jeunesse, tantôt le présent, puis crypton etc. Ca s’embrouille et fait fouillis.

    Mon avis est plus tranchant que le tiens, pour moi c’est mauvais :/

    J’attends avec impatience Pacific Rim maintenant, en espérant que Guillermo del Toro relève le niveau !

    Ps : Les scènes de destructions massives rendent justice à la puissance de Supes,

    • On est globalement d’accord. Je trouve juste quelques qualités au film. Si je devais le noter sur 5, je lui mettrais un 2.

      J’ai toujours foi en Pacific Rim, même si je crains qu’il ne fonctionne pas au box office (pas assez pour être rentable).

      PS : Je ne comprends pas ton « ps ».

  2. J’ai vu Pacific Rim. Il est beau, rien à dire… on en prend plein les yeux.
    Mais c’est ça le problème on en prend juste plein les yeux :/

    J’ai trouve ça sinon : http://cinema.jeuxactu.com/news-cinema-les-montagnes-hallucinees-le-film-relance-20875.htm

    J’espère sans doute pour rien, car au vu des résultats du box office aux states, c’est mal parti !

    Ps : Je pense que tu as déjà vu « The mist », mais si ce n’est pas le cas je te le conseil. Je l’ai revu hier et c’était agréable à voir.

    • Vu aussi hier. J’ai vraiment beaucoup aimé, faut que je fasse un article là-dessus si j’en ai le courage (écrire des critiques, c’est pas trop ma came, sauf si je trouve un angle d’approche intéressant).
      Pour le box office, c’est aussi ce que je craignais. Par contre, on peut espérer une belle carrière en Blu Ray/DVD/VOD.

      Vu The mist, effectivement. Très bon petit film à petit budget. La nouvelle originale (Brume) de Stephen King est aussi excellente.

    • Ah oui, les montagnes hallucinées… ça c’est l’arlésienne de Del Toro depuis des années et des années. C’est marrant, mais il y a d’autres films ou adaptation que j’aimerai voir réalisées par lui avant ça. Par contre, je pense qu’il maîtrise son projet depuis le temps qu’il en parle ; et beaucoup des thematiques et obsessions du Monsieur cadre très bien avec la nouvelle de Lovecraft.
      Par contre, il semblerait qu’il soit sur le projet de Frankenstein, qui pourrait donner quelque chose d’extrêmement intéressant.

      Mais moi, je voudrais qu’il adapte « Ca », de King. Ce roman est fait pour lui, il y a tout.

  3. Je ne suis pas contre un article sur Pacific Rime 😉 .
    As-tu déjà eu le temps de voir Stoker depuis ? J’ai vraiment adoré en ce qui me concerne, même si ça semble être un hommage à d’autres films.

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